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Ron Kauk

La pression que je m’imposais en tentant de me convaincre que j’étais un grand grimpeur me limitait considérablement. Et je me torturais bien trop les méninges à me demander ce que les autres pensaient de moi. En rocher, j’étais nerveux, je redoutais l’échec et j’avais peur de tomber lors d’une ascension simple. Cette tension permanente me faisait presque oublier l’enjeu réel: prendre du plaisir. Le fait de penser  » just go out and climb like shit » m’a beaucoup aidé. « 

Les premières expériences de Ron en rocher remontent à ses quatorze ans; trois semaines durant, il avait parcouru le Yosemite avec son sac à dos lors d’un voyage scolaire. « Nous n’avions essayé que des voies faciles, et mon moniteur avait parié un milk-shake que je n’arriverais pas à remonter une fissure. Or je réussis à me hisser, avec peine, en dépit de mes lourdes chaussures de montagne. Je me souviens encore aujourd’hui du sentiment de bonheur que j’ai éprouvé dans les derniers mètres avant la sortie. Alors je me suis rendu compte que ce sport pouvait m’intéresser.  » Le même été, il s’inscrivit avec son frère à un cours d’escalade à Tuolumne Meadows.  » Désormais, j’étais grimpeur et mon seul but était de retourner dans le Yosemite. En ville, j’escaladais les murs de l’école, je faisais au moins 100 tractions digitales par jour et j’apprenais presque par coeur le guide des voies du Yosemite. « 

Au cours de l’été 1973, Ron passa de nombreux week-ends dans la région, et se sentit attiré par les  » Stonemasters « , une bande de grimpeurs qui logeaient à Camp 4 dans des tentes et des vieux bus. Après avoir passé tout l’été 1974 dans la vallée, il se retrouva au lycée. Il y resta une journée et décréta ne plus jamais respirer l’air d’une salle de classe. Il s’installa alors à Camp 4 pour vivre avec des gens tels que Jim Bridwell, Dale Bard et John Bachar.  » Tout était si simple, naturel, fantastique. On était une bande de gars bourrés d’énergie, vivant dans une vallée idyllique avec un beau fleuve, des prairies, des parois fabuleuses – tout était pour le mieux. Nous n’avions pas besoin de grand-chose pour vivre, et des petits boulots dans des tournages de films nous permettaient de joindre les deux bouts. Le camping était gratuit, nous faisions le marché pour quelques sous à Merced, des bidons de beurre de cacahuètes, des sacs de pommes de terre et des oeufs. Le matin, nous nous retrouvions tous à la cafétéria et nous discutions du programme de la journée. Nous nous voyions de nouveau le soir au camp d’entraînement ou en équilibre sur la chaîne 3 où Chuck Pratt était vraiment le champion. Nous portions des anoraks de ski, des trucs cool et des pantalons blancs de la marine, nous étions une bande de complices et nous nous prenions pour les chefs de la vallée. Ce petit milieu était axé sur les performances et en concurrence perpétuelle, surtout en ce qui concernait les ouvertures, en blocs comme en dalles. « 

Ce fut Jim Bridwell qui donna le ton, il commença à s’attaquer à des voies très courtes et très physiques.  » Le plus important était de gravir une voie, si possible à vue! Et nous nous entraînions seulement après l’avoir réussie, nous l’escaladions alors peut-être une dizaine de fois « en moulinette ». Peu à peu, nous osions des voies de plus en plus difficiles, à vue, en faisant attention de ne pas trop dépasser notre limite. Je me souviens ne pas avoir fait une seule chute en six mois. « 

Dès 1974, Ron était capable de faire Nabisco Wall à vue, à l’époque la voie la plus difficile de la vallée! En 1975, il réussissait le premier enchaînement en libre d’Astroman, aujourd’hui considérée comme une grande classique. Après plusieurs ouvertures comme Tales of Power, Séparate Reality et Midnight Lightening, le plus célèbre bloc du globe, Ron comptait non seulement parmi les meilleurs élé-ments de cette Mecque de l’escalade libre, mais aussi du monde. Bien que pratiquant des voies extrêmement sportives, l’aventure des grandes parois restait importante à ses yeux. Ainsi, à l’âge de dix-sept ans, il lutta pendant cinq jours dans les 1000 mètres de dénivelé de la grande paroi de El Capitan. Puis, toujours à El Capitan et en compagnie de Steve Sutten, il gravit North American Wall en hiver sous une tempête glaciale. Avec Dale Bard, il réussit Window Tears, une difficile cascade de glace du Yosemite. Enfin, en 1978, il réalisa le Nose en tête et en une journée. La même année, Ron et Chapman partaient au Canada, pour le mont Kitchener, sans équipement ni argent – obligés de se  » procurer  » leur matériel en route dans les magasins où ils pas-saient. Ils réussirent à gravir la face nord après plusieurs nuits de bivouac glaciales.

En 1979, Ron participa avec John Ros-kelly et Kim Schmitz à une expédition à la tour d’Uli Biaho dans le Karakoram.  » L’Uli Biaho exigeait toutes les connaissances que j’avais acquises, à commencer par l’escalade de bloc et de voies phy-siques, les grandes dalles, et la progres-sion en glace. Ce fut une magnifique expérience que de se lancer dans cette aventure en étant bien préparé, de pour-suivre la quête de l’inconnu dans cet uni-vers grandiose. « 

Au retour, Ron eut alors l’impression d’avoir tout fait, tout vécu; sa motivation diminua. Il s’installa sur le versant est de la Sierra et gagna sa vie tantôt comme bûcheron, tantôt comme mineur. Le soir parfois, après le travail, il allait escalader quelques rochers à Tuolumne.

En 1986, Ron gagna une compétition d’escalade de blocs aux USA, Yvon Chouinard lui offrit alors un billet pour qu’il puisse venir en France participer à une rencontre.  » Pendant ces compétitions, j’avais retrouvé l’esprit des années 70 : les grimpeurs européens excitaient ma curio-sité et me motivaient. J’y ai rencontré des types qui avaient du caractère, comme Didier Raboutou. Nous avons passé de merveilleux moments ensemble, avons fait la fête, nous étions copains.  » Plu-sieurs années durant, Ron participa avec succès à de nombreuses compétitions internationales. Puis, en 1993, les voies difficiles l’attirèrent de nouveau.  » J’ai toujours été ouvert à une évolution dans le sport. Je croyais aussi que les pitons à expansion pourraient donner de nouvelles impulsions au milieu plutôt stagnant du Yosemite et redonner vie à l’escalade libre.  » Mais, hélas, le camp traditionaliste et conservateur refusait d’en entendre parler. Et les querelles reprirent jusqu’à ce que Ron ouvre Crossroads en 1993, considérée à l’époque comme une voie révolutionnaire : il descendit en rappel par une arête du Reeds Pinnacle, mit des spits et réussit une ligne fascinante qui marqua un tournant dans l’histoire des ouvertures au Yosemite.

Grâce à un entraînement systématique et au soutien de son amie Daniela, le jour de ses trente-sept ans, Ron fut le premier Américain à escalader une voie de 8c, Burn for you.  » Le mental te restreint ou te fait grandir.  » Ron a gardé son esprit ouvert. Il a admis que l’évolution ne passe que par le changement et que le bon sens nous indique toujours quand vient le bon moment.

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