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Toni Yaniro

Le style d’une ouverture est certes important, mais, aussi étrange  » que cela puisse paraître, la seule chose qui, personnellement, m’intéresse est le résultat final, soit une belle voie, aussi esthétique et naturelle que possible. Une voie sans intérêt attaquée par le bas restera une voie sans intérêt, on l’oubliera dix ans plus tard, même si le style était bon. « 

Quand en juillet 1979 Tony Yaniro ouvrit Grand Illusion, le premier 8a (5.131)/c), le milieu américain de l’escalade condamna son style au lieu de réfléchir sur les normes que venait de fixer cet adolescent de dix-huit ans. Tony avait travaillé les passages les plus difficiles de la voie avant de l’enchaîner en laissant la corde mousquetonnée et sans la récupérer après chaque essai. Le travail d’un passage en moulinette, courant aujourd’hui, était autrefois proscrit. De plus, personne ne considérait Grand Illusion comme une voie, elle ne représentait aux yeux de quelques Américains, dont John Bachar, qu’un  » problème de rocher de haut niveau « . Aucun d’entre eux ne fit de tentative sérieuse pour la gravir de nouveau, il fallut attendre Wolfgang Güllich pour qu’elle fût répétée ( dans le même style que Tony, ce qui, bien sûr, ne fut pas homologué). On accordait trop d’importance au style d’une ascension, cela aux dépens de la difficulté. Les ascensions à vue et les solos en libre étaient à la mode. Mais je n’avais aucune envie de risquer ma peau pour prouver que j’étais plus téméraire que d’autres. Je voulais gravir des voies difficiles, réaliser des ouvertures ardues; et je suis content aujourd’hui de voir des grimpeurs s’essayer dans mes voies et y prendre plaisir. « 

Ce jeune homme sympathique et modeste, au regard franc et au torse bien musclé, n’a jamais réellement fait partie du milieu américain. II ne s’est jamais soumis à ses règles et a suivi son propre chemin bien qu’ayant grandi dans les années 70, en plein essor de l’escalade libre.

A onze ans, il participait à son premier cours d’escalade pendant un camp de vacances. Son enthousiasme fut tel que, deux semaines plus tard, il s’inscrivit au cours suivant. C’est à Stony Point, un secteur rocheux des environs de Los Angeles, qu’il rencontra son premier pa-tenaire Dick Leversy. Tous deux entreprirent quelques balades dans la région de Tahquitz et de Suicide où Tony fit la connaissance de grands de l’escalade comme John Long, Jim Erikson et Tobin Sorenson qui venaient juste de commencer le libre.  » Nous éprouvions un tel respect à leur égard, que nous ne songions même pas à tenter une de leurs voies. Quelle pouvait bien être l’allure d’un 5.11 ?  » Alors Dick découvrit une belle ligne dans Suicide Rock. Gates o f Delirium leur semblait horriblement difficile, toutefois, ils ne connaissaient rien de comparable. Il fallut attendre que John Long, un des meilleurs, y échoue pour qu’ils osent s’attaquer à des voies de niveau 5.11. Quand Tony décida de gravir Drain Pipe, la voie de Jim Erikson, celui-ci lui recommanda de faire 100 tractions par jour en s’accrochant à l’huisserie d’une porte. Tony suivit ses conseils et réussit la voie en un tour de main. 

Il avait seize ans et il pratiquait un entraînement intensif. Au bout de six mois, il réussissait à faire 85 tractions d’une traite dont 9 sur le bras droit, et 7 du bras gauche. Tony n’était pas toujours disponible : au début, il fréquentait encore l’école, puis il travailla comme laborantin dans un hôpital. Toutefois, il construisit, avec son ami Randy Leavitt, divers appareils d’entraînement : des panneaux équipés de prises, des échelles suspendues, une machine à fissures de largeur réglable.  » Toutes ces tractions ne nous avaient pas fait que du bien. Nos biceps et nos épaules s’étaient trop déve-loppés et cette surcharge pondérale ralentissait nos mouvements.  » Pour les fans de l’époque, cet excès de zèle ne correspondait pas à la philosophie du temps qui était plutôt de se laisser vivre dans les zones d’escalade. Les autres perfor-mances de Tony, telles que Pyromania et la préparation d’Equinox dans Joshua n’attirèrent guère l’attention ( c’était normal, puisqu’il s’était entraîné). Déçu, Tony échangea ses chaussons d’escalade contre un VTT et des chaussures de cross. Pendant cette interruption de cinq ans, il réussit quelques performances intéressantes dans ces disciplines et gagna diverses compétitions en Idaho et en Californie. Quand, en 1988, il fut invité à Snowbird, pour sa première compétition internationale sur le sol américain, il éprouva un tel plaisir à regarder évoluer des professionnels comme Edlinger ou Raboutou qu’il reprit l’escalade. De retour chez lui, près de City of Rocks, il ouvrit systématiquement des voies hors pair et réalisa Boogieman, la première ascension en libre d’un toit à fissures de A3, considéré comme le passage de fissures le plus difficile au monde. A bout d’imagination, il se tourna vers les dalles lisses de la Leslie Gulch, en Oregon, qu’il appelait sa  » zone expérimentale « . C’est là qu’il s’attaqua à des voies de plus en plus difficiles comme Excess Energy et Sicilian.

En 1992, il vendit sa maison et quitta son emploi à l’hôpital. Désormais, il circule dans un mobile home d’un site à l’autre avec Kathy, sa femme, elle aussi grimpeuse confirmée et leur petite fille Dana. En ce moment, il vit surtout dans la région du mont Charleston où il a réalisé Closing Down en compagnie de Doug Englekirk, en automne 1994.

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